Dexter: Au delà des apparences...

Publié le par Leon9000

Il aurait été difficile de prévoir le succès de Dexter à sa sortie. Baser le concept d’une série sur l’univers sombre d’un serial killeur était en effet un pari osé, risquant de mettre à l’écart le grand public, habitué à être placé du côté de la loi avec les Experts et autres FBI. Pourtant après trois saisons de meurtres et interrogations torturées, Dexter est parvenu à s’imposer dans le vaste monde du petit écran, prouvant que les codes de la télévision ont bien changés et que les spectateurs, lassés des produits conventionnels, s’intéressent désormais à des œuvres audacieuses n’hésitant pas à mettre en avant des anti-héros comme le démontre également un certain Dr House. Néanmoins la principale force de Dexter ne réside finalement pas dans son concept mais surtout dans l’ingéniosité avec lequel ce thème est dépeint. Bien plus qu’une simple escalade de violence brute, Dexter se présente malgré son thème marginal comme une réflexion pertinente sur le rêve américain et les défaillances de nos sociétés modernes, plaçant la série parmi l’une des œuvres les plus intéressantes que la télévision ait offerte durant ces dernières années.

Michael C. Hall. Showtime Networks Inc.

J'ignore les définitions du bien et du mal. Qui les connait?


Le principal élément qui participe à la réussite de Dexter est le choix de ne pas présenter ce tueur en série comme un personnage marginal mais au contraire tel un individu ordinaire ancré dans notre société. En apparence Dexter est un individu banal : il a un travail, une sœur qui l’apprécie particulièrement, entretient des relations amicales avec ses collègues et fréquente même une mère au foyer dont les enfants le considèrent comme un père de substitution. Le cliché maintes fois exploité du serial killeur insociable et étrange a fort heureusement été évité et par ce biais, la série montre le tueur de série comme un individu que l'on pourrait croiser et saluer tous les jours sans se douter de sa véritable nature, ce qui constitue une image plus inquiétante et crédible du tueur qu’un psychopathe sadique comme la fiction les affectionne habituellement. Mais derrière cette apparence qu’il montre au grand jour, Dexter est un individu paumé, se sentant déplacé dans un monde auquel il n’appartient pas, côtoyant des individus aussi différents de lui que s’il appartenait à une autre espèce et ayant parfaitement conscience de sa fascination pour « son passager noir ». Malgré cela, Dexter n’est pas effrayant car en assumant totalement son intérêt pour le morbide et la noirceur, la série n’exploite pas la violence pour vendre et attirer le public mais tente d’en explorer la source et les fondements. Avec beaucoup d’humour noir et une ironie bien placée, Dexter décortique ainsi au fil des épisodes une société américaine fondée sur les apparences où le superficiel a tellement pris la place sur l’humain que l’individu doit refouler ses véritables sentiments et revêtir un autre visage en société.


Les tiraillements de Dexter ne sont ainsi pas si éloignées de celles qui malmènent un individu non violent, le serial killeur est en totale quête d’identité dans un monde dominé par l’incohérence et sur lequel il n’a aucune emprise. Ce sentiment d’impuissance, commun à tous les individus dans ce vaste monde, est justement combattu par l’acte de tuer. C’est en commettant un meurtre que Dexter se sent puissant et change ainsi à sa manière le monde. Afin de catalyser ses pulsions meurtrières, Dexter ne s’en prend qu’aux autres tueurs, à ses semblables meurtriers, souvent des individus respectables et estimés en société mais qui contrairement à lui n’admettent pas leur monstruosité et commettent des actes de violence irréfléchis. C’est même son propre père adoptif, policier désabusé devant l’inefficacité de la justice, qui lui apprend à repérer et à tuer les autres meurtriers, véhiculant ainsi une image du modèle familial américain bien amère. Les tourments personnels de Dexter reflètent ainsi des questionnements collectifs : celle de la quête d’identité, de la notion délicate du bien et du mal, de l'importance croissante donnée à l'apparence et également de la fascination pour les ténèbres, faisant parti intégrante de l’histoire de l’humanité et également d’une Amérique vouant un culte aux armes et à la guerre. Dexter présente au bout du compte un regard pessimiste de l’individu en société condamné à ne jamais révéler son véritable être au grand jour, même les personnes les plus proches de Dexter ignorant tout de sa vraie nature.

Michael C. Hall. Showtime Networks Inc.

Je m'appelle Dexter et j'ai une dépendance. J'ai en moi un "passager noir".

Malgré tout, la série atténue la noirceur de son propos grâce à l’humour décalé avec lequel le serial killeur décrypte son quotidien, sa voix off étant omniprésente durant toute la série. Si les différentes intrigues des protagonistes secondaires entourant l’histoire principale peuvent parfois sembler couper le rythme de l’action, elles enrichissent en réalité le propos du récit en montrant également des personnages cachant tous une part de honte et d’amertume, il est d’ailleurs à ce titre surprenant que Dexter, malgré son thème marginal, présente les relations humaines parmi les plus crédibles et réalistes que la télévision ait montrés, prouvant ainsi l'habileté des scénaristes à dépeindre les rapports humains. Enfin le cadre de l'action n'est également pas anodin: Miami par sa richesse opulente et sa chaleur torride incarne le rêve américain mais derrière ce masque doré, la froideur des sentiments et l'accumulation de débauche se multiplient dans une société qui rejette l'émotion et l'humain.


La pertinence et l’intelligence de la réflexion de Dexter est habilement servie par la réalisation technique. La mise en scène, généralement d’excellente qualité, se permet parfois des audaces surprenantes mettant en valeur toute la folie et l’incohérence de l’univers de Dexter, mais sur le plan visuel, la série doit beaucoup à ses jeux de lumières, bénéficiant d’un travail exemplaire, suggérant ainsi en permanence les obscurs tourments de Dexter. Michael C Hall incarne avec habilité toutes les facettes de son personnage, provoquant tour à tour le rire et l’inquiétude, l’interprétation des acteurs étant globalement de qualité dans leur manière d’éviter les stéréotypes et d’être le plus naturel possible. Il est important de savoir que la série, initialement basée sur un best seller de Jeff Lindsay, devait comporter au départ un faible nombre de saisons et que suite à son succès, elle fut rallongée de plusieurs saisons. C’est pourquoi la première saison est celle qui comporte objectivement le plus d’éléments intéressants en terme d’intrigue, les principales réflexions abordées par la série étant le mieux développées dans cette première saison, notamment une intéressante vision macabre de la famille américaine.


Néanmoins, la deuxième saison fait preuve d’une audace exemplaire et montre que la série ne craint pas de bouleverser ces codes et ses principes. Afin de redonner une nouvelle intensité au récit, la deuxième saison suit un rythme beaucoup moins régulier que la première, à l’image du héros, de plus en plus désorienté, qui voit son quotidien malmené. La troisième saison, bien que d’une intensité moindre, témoigne également d’une volonté permanente de développer encore davantage la réflexion de la série en amenant Dexter à emprunter de nouveaux chemins, pouvant ainsi laisser espérer que les deux prochaines saisons annoncées pour la série sauront se placer dans la continuité de cette démarche créatrice.

Michael C. Hall. Showtime Networks Inc.

S'ils me voyaient tous derrière le masque, ils m'applaudiraient. Je suis leur idéal...dans les plus sombres de leurs rêves.


Quelque soit la tournure que prendra le parcours de cet anti( ?)héros américain, Dexter laissera une empreinte sanglante dans le monde de la télévision, les tourments d’un individu auront rarement été aussi bien dépeintes qu’au travers de ce récit criminel. Dexter est la preuve vivante que c’est en matérialisant et en analysant les pires craintes à propos de la nature humaine que l’individu peut comprendre et amadouer ces pulsions primitives. Plutôt que de renier perpétuellement la face obscure de l’âme humaine et de rejeter tout ce qui appartient à l’ordre de la misère et du noir, Dexter amène le spectateur à regarder au fond de lui même sa propre part de ténèbres et de l’accepter afin que celle ci ne le terrorise plus, même s’il prend ainsi le risque de s’y perdre. L'oeuvre n'est ainsi pas différente dans son exploration du crime et de la fascination pour le macabre, des thèmes abordés par un certain Death Note, les deux séries ayant en commun de dépeindre un monde où celui que l'homme craint le plus est l'individu qu'il contemple dans son propre reflet.



Publié dans Séries

Commenter cet article