The Killer: le conte moderne de John Woo

Publié le par Leon9000

Il fut un temps, lointain à présent, où John Woo était considéré comme un Dieu. Ces oeuvres avaient marquées l'esprit des cinéphiles par ses audacieuses expérimentations se traduisant le mieux dans ses Gunfights haletantes qui ont depuis fait la réputation du cinéaste. Après maintes réussites, le réalisateur conçut un ultime adieu au cinéma de Hong-Kong à travers "A toute épreuve" avant de partir pour le sol américain et à Hollywood. La suite est malheureusement bien connue. Ce passage des frontières fut également synonyme du début de la disgrâce pour le réalisateur qui semblait avoir laissé son talent à Hong-Kong. A l'exception notable de Volte Face qui reprenait les schémas de ses films asiatiques (bien que l'oeuvre était perfectible sur bien d'autres points), John Woo se contenta de livrer des gigantesques productions sans âme qui sont malheureusement bien plus connues aujourd'hui par le grand public que ses oeuvres asiatiques. Néanmoins, même si ce cinéaste est descendu de son piédestral, ces premiers films sont encore considérés par beaucoup comme des chefs d'oeuvres. Parmi les admirateurs de ce film se trouve Christophe Gans (réalisateur de Crying Freeman, le Pacte des Loups et Silent Hill) dont la passion pour the Killer l'a conduit à diriger une nouvelle édition DVD de ce film culte, sans laquelle l'oeuvre ne serait pas présentée aujourd'hui sur ce Blog, qu'il en soit donc remercié.

John Woo, c'est tout un style...


Si vous cherchez la moindre once de réalisme dans The Killer, passez votre chemin car le film vous ferait alors davantage sourire qu'émouvoir. L'oeuvre s'apparente en effet davantage à une fresque héroïque et romanesque dans un cadre moderne qu'un véritable polar ancré dans le réel. Les personnages sont ici des incarnations de thèmes chevaleresques (le Bien, le Mal, la Justice, la trahison...) dont la mise en scène de John Woo s'attache à accentuer leur aura symbolique. Cette excentricité dans la figure incarnée par les protagonistes se retrouve également dans les thèmes abordés par le film: l'amour passionné, l'amitié indestructible, la violence exacerbée... L'intrigue pousse la noirceur au paroxysme et décuple la violence du film dans ses Gunfights sanglantes et démesurées (plus de 120 morts au total). C'est donc avec un minimum de précautions qu'il faut aborder cette oeuvre: selon le point de vue, ses exagérations, ses stéréotypes ou autres caricatures peuvent accroître l'intensité du récit ou au contraire le desservir jusqu'à le rendre ridicule.

Malgré une photographique médiocre et au ton parfois incroyablement kitsch, la réalisation de John Woo parvient néanmoins à emporter l'adhésion. L'esthétique de plusieurs séquences est remarquable tout comme la virtuosité des affrontements menés de main de maître (elles révolutionnaient par l'usage particulier du montage, des ralentis et du travelling). Outre leur réussite visuelle, l'impact des Gunfights est dû aux enjeux émotionnels qui s'y déroulent. A l'image du héros, en proie aux remords et obéissant à un code de l'honneur malgré son emploi, les Gunfights sont partagées entre leur esthétisme visuel et le drame qu'elles provoquent. Cette contradiction émotionnelle atteint son paroxysme lors d'un affrontement sur une plage où l'enfance se heurte à la violence du monde, de loin la séquence la plus bouleversante du film.

 

Une approche audacieuse du polar qui pourra dérouter, mais la virtuosité de la mise en scène et l'émotion du récit forcent le respect.


Sur les pas d'un Chow Yun Fat monstrueux de charisme, John Woo nous entraîne avec élégance dans son univers où se côtoient règlements de comptes et romance impossible, le véritable thème central du film comme dans tous les bons contes. L'approche du réalisateur rappelle à maintes reprises la construction des Westerns, particulièrement dans son usage de la musique. Ainsi, après quelques instants où l'on se demande quel est le sens du film ou comment interpréter tous ses éléments, l'impression d'assister à un conte moderne aussi sanglant que poétique est finalement le sentiment dominant. Le savoir faire de John Woo est réel, la puissance émotionnelle du récit l'est également et à condition de réussir à aborder l'aspect quelque peu caricatural de l'ensemble, l'intrigue se laisse découvrir avec un véritable plaisir de même que les multiples ingéniosités du film.


Néanmoins, même passé ce stade, The Killer a tendance à s'enfoncer dans la simplicité vers sa dernière partie. Même si la simplicité de l'ensemble est dû à l'excentricité du film, il devient rébarbatif de voir revenir à la charge les mêmes clichés récurrents mis sur le dos du cinéma asiatique. De même si les Gunfights atteignent une démesure de plus en plus incroyable, elles tendent à traîner en longueur et finissent par lasser. L'oeuvre se conclut néanmoins sur un dénouement assez dramatique et ne se défait jamais de son aura chevaleresque, parfois repoussante mais au final captivante.

Entre les clichés qui s'accentuent et les Gunfights qui s'éternisent, John Woo ne sait plus trop quand s'arreter.


La richesse de Killer est indéniable et son statut de film culte n'est pas immérité. L'approche audacieuse de John Woo, tant sur le plan visuel que narratif, est intéressante et confère un puissant potentiel d'émotion et d'héroïsme au film. Celui ci l'exploite dans une grande partie de manière efficace mais la linéarité dont il fait preuve vers sa conclusion ainsi qu'une simplicité caricaturale parfois lassante l'empêchent de remporter une adhésion totale. The Killer reste néanmoins une oeuvre captivante qui ,malgré ses aspects repoussants, est empreinte d'une intensité pouvant exploser à tout moment et livrer des séquences d'anthologie. L'intérêt du film ne réside ainsi pas seulement dans ses célèbres Gunfights mais également dans son cadre romanesque et héroïque lui conférant l'apparence d'un conte moderne pour adultes.


PS: Dans la logique du conte moderne, John Woo citera par ailleurs sa principale influence comme étant le Samouraï de Jean Pierre Merville avec Alain Delon.



Publié dans Films du jour

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