Tetro: à la recherche de la lumière.

Publié le par Leon9000

Vincent Gallo et Alden Ehrenreich. Memento Films Distribution

L'ombre et la lumière

Une lampe projette sur la caméra une lumière aveuglante. Un papillon de nuit tourne autour de l'éclat lumineux, manquant de se bruler les ailes. Un homme au regard ténébreux contemple ce spectacle de toute son attention. En ces quelques plans, la scène d'introduction de Tetro a d'ores et déjà instauré le principal thème de l'intrigue: la quête de la lumière et de la gloire dans un monde obscur. Si Alfred Hitchcock avait autrefois choisi l'usage du noir et blanc pour mettre en relief les faces obscures de Norman Bates, Francis Ford Coppola choisit de tourner son film en blanc et noir pour se focaliser sur la fascination des personnages pour la lumière, que celle ci provienne des lampes, des glaciers ou des flash des appareils photos. La lumière focalise l'attention des personnages qui errent entre deux routes (parfois au sens propre) pour l'atteindre, elle catalyse toutes les craintes et espoirs des protagonistes (et certainement de Coppola lui même): l'espoir de la gloire, de la reconnaissance mais aussi du rejet, de la peur d'être dévoilé au grand jour, un rayonnement moins bénéfique que destructeur. Cette peur de la lumière, Francis Ford Coppola la connait assurément. Ayant tourné à contrecœur le Parrain, le jeune cinéaste s'était retrouvé sous les feux des projecteurs bien vite. Au bord de la faillite et de la folie mégalomane suite au tournage chaotique d'Apocalypse Now, il subira de nombreux échecs commerciaux par la suite. Décrit par beaucoup comme le Napoléon du Cinéma compte tenu de son orgueil exacerbé, le cinéaste se sera fait beaucoup plus rare ces dernières années, préférant demeurer loin des lumières de la scène. Après avoir abandonné l'élaboration du projet Megalopolis, c'est avec Tetro que Coppola fait ainsi une nouvelle apparition.

Tetro est l'un des rares films dont Coppola aura lui même écrit le scénario et sa dimension autobiographique est indéniable. Outre plusieurs dialogues et personnages renvoyant directement à la jeunesse du cinéaste, les deux personnages principaux du film incarnent les multiples tensions de Coppola vis à vis de son parcours de cinéaste. Le premier, Angelo Tetrocini est un écrivain de talent qui gâche ses capacités par la crainte d'être sous les feux de la rampe et de marcher dans les pas de son père. Pour fuir son passé lumineux, il se renommera Tetro « signifiant sombre en italien » et qui donnera son titre au film. Le second protagoniste est le jeune frère de Tetro, Benjamin « Bennie » Tetrocini, jeune homme désireux avant tout de retrouver son frère aîné qui lui sert de modèle. Bennie sortira au fur et à mesure les secrets enfuis de Tetro, s'approchant de plus en plus de la lumière et y puisant plus de malheur que de joie. La majeure partie de leur histoire se déroulera donc en noir et blanc, lorsque les personnages fuient la lumière et la réalité. La couleur n'est pourtant pas absente de Tetro et demeure principalement utilisée dans les souvenirs des personnages (au contraire du traditionnel noir et blanc) lorsque la lumière du père rejaillit sur ses fils. Des scènes d'opéra audacieuses et colorées font également leur apparition pour montrer au grand jour les émotions véritables des protagonistes. Si la famille tient une place fondamentale dans Tetro, il n'est pas ici question de règlements de comptes obscurs telle la famille Corleone du Parrain. Coppola semble pourtant s'amuser à faire courir l'imagination du spectateur dans les histoires les plus improbables comme lorsque Bennie découvre le révolver caché de Tetro ou la colère folle de celui ci lorsque sa vie privée est dévoilée.

Francis Ford Coppola, Alden Ehrenreich et Vincent Gallo. Memento Films Distribution

Francis Ford Coppola et ses acteurs.


Les rebondissements de l'intrigue ne viendront pas de meurtres sordides mais de l'absence de communication entre les personnages qui les conduisent paradoxalement à reproduire le schéma identique qu'ils voulaient pourtant éviter. Sans que le spectateur s'en rende forcément compte, le film opère une montée en crescendo vers l'éclaircissement du mystère, pour finalement aboutir à un paroxysme d'intensité où les protagonistes semblent réduits à jouer un rôle qu'ils n'avaient pas voulu incarner. La mise en abime ne s'arrête pas là puisque c'est sa propre histoire familiale que Tetro dévoilera au grand jour contre son gré, tout comme Coppola qui transpose ses propres tourments sous l'œil de la caméra. C'est finalement Tetro lui même qui brisera ce cercle vicieux, épargnant au film le dénouement tragique auquel il semblait voué, en choisissant d'écarter définitivement la lumineuse gloire pour mettre fin à cette perte d'identité et cette folie. « Ne regarde pas la lumière » dit Tetro à Bennie dans l'une des dernières répliques du film. Faut t-il y voir une ultime déclaration de Francis Ford Coppola décidant de s'écarter du monde de cinéma et de ses lumières aveuglantes avant que le média ne le détruise à néant?

Les similitudes sont à peines masquées: le Napoléon du cinéma s'est fait bien absent de cette industrie dans laquelle il avait atteint les portes de la démence, sa propre fille est également devenue réalisatrice et ses films sont produits par son illustre père. Cette dimension autobiographique pourrait provoquer un certain rejet du public face à l'aspect auto-contemplatif de ce film néanmoins le message d'humilité du dénouement vient atténuer ce propos. Le scénario, malgré son profondeur, ne possède malheureusement pas que des aspects intéressants comme cette inutile focalisation sur la perte de virginité de Bennie, prétexte à quelques scènes pseudo érotiques pour attirer le public

Malgré sa dimension égocentrique (inévitable avec ce réalisateur) et ses imperfections narratives, Tetro n'en demeure pas moins un bilan intéressant et lucide d'une riche carrière hollywoodienne. Le passé est une lanterne qui éclaire derrière soit, à ce que l'on dit. Si Coppola ne se sera peut être pas écarté à temps de la lumière, il donne le droit à ses personnages de le faire. Grâce au pouvoir de la caméra, le cinéaste propose une vision humaine et humble des difficultés d'exercer ses talents artistiques dans une société qui se focalise sur les apparences.



Publié dans Films vus en salles

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